Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
 


 
Ni intellectualisme ni impasse sur l’étude de l’enseignement des maîtres (suite)

« Les paroles s’envolent, les écrits restent », dit un proverbe célèbre. En mettant par écrit leurs enseignements, les maîtres fixent les vérités de la Voie, empêchant ainsi que celles-ci se perdent ou soient dénaturées, comme cela risquerait de se produire avec la seule transmission orale. Grâce à cela, les maîtres peuvent enseigner en s’appuyant non seulement sur leur propre réalisation mais aussi sur celles dont les écrits des maîtres du passé témoignent.
On peut observer aussi que l’étude des textes doctrinaux nous donne le parfum spirituel de leurs auteurs. Par exemple, en lisant le chapitre Gyoji du Shôbôgenzô de maître Dôgen, nous nous imprégnons inconsciemment de la détermination généreuse qui fut la sienne dans le suivi quotidien de sa pratique, en même temps que nous sommes inspirés par l’exemple des grands maîtres dont il témoigne et enseignés sur les difficultés et les épreuves qui furent les leurs, augmentant ainsi notre courage à traverser les nôtres.

Tout cela conduit au constat que la Voie requiert l’association d’une pratique régulière de la méditation (zazen) et d’une lecture sérieuse et attentive des textes doctrinaux. Sans la pratique, beaucoup d’écrits doctrinaux restent lettre morte ou sont mal interprétés et reviennent « à compter les trésors des autres sans y prendre part » ; à l’inverse sans l’étude, la pratique risque fort de s’enliser dans l’un ou l’autre des pièges qui jalonnent son parcours. Toutefois, pour être féconde, cette étude nécessite une disposition de cœur et d’esprit particulière, bien différente de celle que l’on met à la lecture d’un roman ou de son journal favori. Elle suppose confiance et respect envers ces traces d’éveil laissées à notre intention par les maîtres du passé ainsi qu’une certaine humilité : il ne s’agit pas de se positionner par rapport au contenu mais de s’ouvrir à lui, de s’y rendre le plus perméable possible. Si celui-ci nous reste hermétique, n’en rendons pas l’auteur responsable, acceptons qu’il en soit ainsi et reprenons-en la lecture quelque temps après. Si notre pratique est régulière et assidue, nous constaterons que l’enseignement resté obscur auparavant devient peu à peu beaucoup plus clair et intelligible.
Ces dispositions marquent une différence profonde d’avec la lecture telle qu’elle est pratiquée dans la philosophie moderne et post-moderne où il s’agit de l’aborder avec un œil critique et où le sujet lecteur cherche avant tout, consciemment ou inconsciemment, à situer sa façon personnelle de penser par rapport à celle de l’auteur abordé. Dans l’approche spirituelle de la lecture, on abdique au contraire sa propre façon de penser pour s’ouvrir autant que faire se peut au contenu proposé avec la conviction que celui-ci est porteur d’une vérité et révélateur d’un niveau de conscience auxquels il s’agit de se hisser, soit présentement, soit ultérieurement quand, à la lumière de sa pratique, la maturité spirituelle aura grandi.
Une telle démarche est étrangère à la philosophie moderne où règne le présupposé que le sujet auteur et le sujet lecteur n’ont pas besoin de hisser leur niveau d’être et de conscience pour avoir accès à la compréhension de vérités d’un certain ordre. Dans l’approche spirituelle au contraire, on part du principe que la vérité ultime n’est pas apriori accessible à l’exercice de la seule raison mais suppose d’élever son niveau d’être et de conscience à la hauteur de celui de l’auteur du texte doctrinal étudié. Il faut rendre justice à Michel Foucault, philosophe contemporain, de n’avoir pas été dupe de cette différence essentielle : « la spiritualité, dit-il, postule que la vérité n’est jamais donnée au sujet de plein droit, qu’il faut que celui-ci se transforme, se déplace », et, ajoute-t-il quelques lignes plus loin, cette transformation « peut se faire sous la forme d’un mouvement qui arrache le sujet à son statut et à sa condition actuelle. »

Gérard Chinrei Pilet

(Juillet/août 2026)




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