Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
 


 
« Craignez l’ordre cosmique »

L’expérience de la peur est commune à tous les êtres humains et elle est sans doute, de toutes les émotions, celle qui a l’impact le plus profond sur eux. Cela n’a pas échappé au Bouddha qui lui consacre deux sûtras : le baya bairava sûtra, dans lequel il examine les causes de la peur, et l’abaya sûtra, ou sûtra de la non-peur, dans lequel il énonce les moyens de s’en libérer par la mise en œuvre de son enseignement.
Au fil de tel ou tel kusen, maître Deshimaru évoquait lui aussi la possibilité qu’offre la pratique de la Voie de nous conduire à l’état de non-peur mais, une fois cela dit, il nous enjoignait toutefois de « craindre l’ordre cosmique ». Cette peur, qu’il est plus juste d’appeler crainte, est très différente des peurs habituelles en ce sens qu’elle n’est pas la conséquence d’un attachement ou d’un danger mais le fruit d’un discernement qui nous fait voir notre vie dans toute sa fragilité et toute sa dépendance à l’égard du « pouvoir cosmique fondamental ». Elle consiste pour l’essentiel à tenir compte, à tout moment et en toutes circonstances, d’une Réalité qui nous dépasse infiniment, contre laquelle nous ne pouvons rien, sans laquelle nous ne serions rien et aux morsures de laquelle nous ne pourrons échapper si nous dérogeons à ses lois. Elle va de pair avec le sentiment d’être face à un pouvoir infiniment supérieur au nôtre et d’éprouver à son égard respect et retenue.
Sans ce discernement qui nous fait voir et ressentir notre vie comme semblable « à une goutte de rosée suspendue au bec de l’oiseau aquatique » (Dôgen) et comme entièrement dépendante d’un pouvoir autre que le nôtre, l’arrogance de l’ego et l’orgueil qui l’accompagne étouffent la crainte de l’ordre cosmique et prédisposent l’être humain à s’aventurer sur « les six mauvais chemins ».
Au contraire, avec ce discernement, l’homme se soumet de bon gré à la direction de l’ordre cosmique et du pouvoir infini qu’il manifeste, conscient qu’il n’existe rien de tel qu’un moi séparé et autonome. Ce retour « au point zéro », qui n’est rien d’autre qu’un retour à la réalité telle qu’elle est, permet à la conscience de retrouver sa vastitude originelle et à l’homme de réaliser ainsi sa véritable nature.
Ainsi, loin de n’être qu’une vertu morale, « la crainte de l’ordre cosmique » est une donnée spirituelle de première importance.

Maître Deshimaru déplorait et jugeait « dangereux » qu’à l’époque moderne cette crainte ait presque totalement disparu. Sans elle en effet, l’homme est enclin à la démesure. Elle fut étouffée par la mentalité matérialiste et l’illusion qui en a résulté que la science serait à court ou moyen terme en mesure de dévoiler tous les secrets de l’univers et de s’en rendre ainsi « comme maître et possesseur ». Cette illusion, c’est l’essence même de l’esprit prométhéen. Sous son influence, l’homme moderne ne veut dépendre de rien ni de personne, et surtout pas d’une réalité qui transcenderait son propre pouvoir ou d’un « ordre cosmique » qui contrarierait l’exercice de sa liberté et de sa volonté de puissance. Dans l’optique de l’esprit prométhéen, la crainte de l’ordre cosmique relève d’une mentalité infantile propre à des stades antérieurs et inférieurs de l’évolution humaine. A l’aune de ce même esprit prométhéen, la mort est considérée, non pas comme une donnée naturelle de la condition humaine illustrant cette vérité générale énoncée par le Bouddha que « tout ce qui est né doit mourir », mais comme un échec provisoire de la médecine, avec en arrière-fond la conviction que le progrès technique finira un jour par mettre un terme à cette « anomalie » en « téléchargeant l’esprit sur une plate-forme virtuelle, rendant ainsi l’homme immortel ». Procède aussi de ce même esprit prométhéen « l’oubli de sampai dans la civilisation moderne » que déplorait maître Deshimaru. Faire sampai, c’est en effet abandonner l’ego humain et sa volonté de pouvoir et s’en remettre à ce qui, en l’humain, transcende l’humain. Cet abandon, pour un esprit prométhéen, n’est pas le retour à la conscience originelle dont il ne peut de toute façon avoir l’expérience puisqu’il se refuse à toute pratique spirituelle, mais une soumission infantile du même acabit que la crainte de l’ordre cosmique.
La réforme de cette mentalité moderne dominée par le prométhéisme est assurément ce qui permettrait d’aller à la racine de la crise actuelle de notre civilisation en redonnant à celle-ci l’assise morale et spirituelle qui lui fait défaut. Maître Deshimaru ne s’y est pas trompé qui, il y a plus de quarante ans de cela, préconisait déjà de « guérir l’esprit » pour y remédier. C’est pour apporter sa contribution à cette guérison qu’il a répandu en Occident la pratique de zazen et de sampai et a nourri de sa réflexion le thème de « zen et civilisation ».

Gérard Chinrei Pilet

(Mars 2023)




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