Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
 


 
Aller au-delà des émotions sans brider le cœur

On entend souvent dire que « l’émotion, c’est le sel de la vie ». Pour en avoir, chacun choisit sa méthode : voir des films, lire des romans, écouter de la musique, fredonner des chansons d’amour, s’adonner à des sports de l’extrême, rechercher l’aventure insolite qui fait flirter avec le danger, s’engager comme « ultra » dans un club de supporters, passant par les transes de la victoire ou les affres de la défaite, etc… Bref, en éprouvant des émotions, douces ou fortes, la plus prisée de ces dernières étant la peur, on se sent vivre, « on s’éclate ». Et on le fait à moindre frais puisque, ces émotions étant le plus souvent produites par des scénarios fictifs, elles nous laissent à l’écart de la dureté du réel. Comme disent les enfants, « ce n’est pas en vrai ».
Pourtant, depuis deux mille ans et plus, les enseignements spirituels, tant d’orient que d’occident, tant chrétiens, hindous que bouddhistes répètent que le sage ou le saint cultivent par les pratiques appropriées la capacité à rester d’humeur égale dans l’abondance et le manque, dans la louange et le blâme, dans la réussite et l’échec, dans la bonne santé et la maladie. Ils insistent aussi sur le fait que l’incapacité à rester d’humeur égale face à ces aléas de la vie est tout entière fondée sur l’identification à ces deux émotions racine du « j’aime » et du « j’aime pas ». Celles-ci en viennent à gouverner notre vie et à rendre notre météo intérieure totalement tributaire des évènements qui adviennent ou n’adviennent pas. Ceux-ci étant par nature extrêmement changeants, à la joie la plus grande peut succéder en un clin d’œil l’affliction la plus extrême, faisant de nous des « Jean qui pleure » et « Jean qui rit », pour reprendre la vieille expression de la sagesse populaire.
Une fois dépassée l’identification aux deux émotions racine du « j’aime/j’aime pas » et développée l’équanimité qui en résulte, nous passons à un autre niveau de conscience que celui dominé par le mental dualiste et les émotions qui lui sont associées. On peut, à ce sujet, prendre l’exemple de la joie. La joie ordinaire relève du schéma précédemment décrit. C’est une joie déclenchée par tel ou tel évènement extérieur et, à ce titre, extrêmement fragile et qui contient toujours en arrière-plan la menace de l’avènement de son contraire. Rien de tel avec la joie inhérente à un niveau de conscience transcendant les préférences et les refus et avec eux le monde de l’ego. C’est ce type de joie que maître Dôgen appelle jijuyu zanmai, le samadhi de la joie de son propre éveil. Cette joie inhérente au samadhi signe une conscience « devenue unité avec le cosmos par l’abandon de l’ego », dit maître Deshimaru, qui ajoute que « personne ne peut comprendre la joie religieuse régnant chez celui qui devient intime avec lui-même par zazen ». C’est par excellence la joie pure, la joie sans objet, joie profonde et inconditionnelle qui comble tous les manques et guérit de dukkha. Cette joie, comme le dit maître Deshimaru, n’est pas communicable à celui qui, faute de suivre une voie d’accomplissement spirituel, n’a pas accès à l’état de conscience appelé samadhi.
On pourrait en dire autant de la paix. L’ego se sent en paix quand les circonstances extérieures lui donnent un sentiment de sécurité ou quand les autres lui « foutent la paix », pour reprendre une expression bien souvent entendue qui montre que la paix est souvent regardée comme pouvant nous être donnée ou reprise. La paix du samadhi est d’une autre nature. Elle est non dépendante de quoique ce soit d’extérieur à elle, on ne peut ni nous la donner ni nous la reprendre et est toujours à disposition de celui qui a transcendé la conscience dualiste.
On pourrait aussi dire la même chose de l’amour. L’ego aime l’autre de façon conditionnelle, dans la mesure où il satisfait ses attentes et ses besoins. Un maître dont j’ai oublié le nom dit que « l’ego aime l’autre comme le cultivateur aime la vache qui chaque jour lui donne son lait ». En revanche, l’amour inhérent à l’état de conscience qui transcende les opposés est inconditionnel et totalement désintéressé. Il donne sans attendre ni revendiquer quoique ce soit. Il est mushotoku appliqué à la vie affective. Il n’est pas l’amour d’un moi envers un autre moi mais l’amour de qui « est devenu un avec le cosmos par l’abandon de l’ego ».
L’affectivité humaine comporte ainsi deux niveaux nettement différenciés : celui dominé par l’ego où sévit la loi des paires d’opposés avec le potentiel inévitable de souffrance qu’elle comporte, c’est lui qui fit dire au Bouddha, dans la première noble vérité du sermon de Bénarès, que « tout, en fin de compte, est souffrance, frustration, sarvam dukkham ». Et, second niveau de cette affectivité, celui où, par la pratique de la Voie préconisée par Bouddha dans la quatrième noble vérité de ce même sermon, elle ne fait qu’un avec la conscience qui transcende tous les contraires. Elle est alors, non plus une succession d’états changeants et paroxystiques, mais un état de contentement intérieur stable où la joie, la paix, la sérénité, l’amour et la compassion sont portées à leur plus haute expression, pour le bien de la personne concernée et pour celui de celles au contact desquelles elle se trouve.

Gérard Chinrei Pilet

(Juillet/août 2022)

Bon été à toutes et à tous




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