Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
 


 
Les deux niveaux de réalité et l’enseignement sur la Voie

Sur la Voie, distinguer clairement vérité ultime et vérité relative est d’une grande importance. Les confondre peut s’avérer extrêmement préjudiciable. On connaît la perplexité éprouvée par le jeune Dôgen face à la vérité de sens ultime que « nous sommes tous déjà bouddha » et le questionnement qui s’ensuivit pour lui : « si nous sommes déjà bouddha, pourquoi pratiquer ? ». Ce questionnement montre qu’il appliquait cette vérité ultime au plan relatif, c’est-à-dire au niveau du mental, d’où sa perplexité. En effet, recourir au mental pour appréhender des vérités de sens ultime, c’est ne pas avoir conscience des limitations qui lui sont propres et, par voie de conséquence, s’aventurer à discuter de l’indiscutable et à penser l’impensable. C’est un peu comme vouloir mettre l’océan dans son petit seau. C’est une des raisons pour lesquelles le Bouddha gardait parfois le silence quand une question doctrinale portant sur l’ultime lui était posée par quelqu’un resté encore dans une approche exclusivement mentale. Ce silence, qu’il serait erroné d’interpréter comme résultant d’une ignorance du Bouddha, s’avère dans de tels cas être le moyen privilégié de créer une brèche dans le mental de l’interlocuteur et de l’ouvrir ainsi à l’intuition d’une autre approche possible. D’une pertinence semblable est cette réponse donnée parfois par maître Deshimaru à une question portant sur une vérité de sens ultime : « continuez zazen, après vous comprendrez ». En d’autres mots, confiez à zazen pratiqué au fil des mois le soin de vous donner le temps venu l’expérience directe de l’ultime, seule à même de vous apporter la réponse à votre question. Dans ce cas aussi, il serait erroné de considérer que cette réponse était pour maître Deshimaru un moyen habile de se débarrasser d’une question embarrassante.
Il est aussi possible pour l’enseignant de faire semblant d’adopter comme vraie une erreur, comme par exemple la croyance en l’existence d’un moi substantiel séparé, afin de se donner l’occasion de cheminer avec le disciple dans une réflexion portant sur ce point de vue jusqu’à lui faire comprendre in fine qu’il est erroné. Déduire d’un tel cas que l’enseignant ne dit pas la vérité ou qu’il se trompe lourdement sur un point de doctrine pourtant essentiel serait inexact. A l’inverse, il serait tout aussi réducteur de penser que l’enseignant qui répond à ce type de question par une formule lapidaire telle que « tout est vacuité » ou « tout est bouddha » a nécessairement réalisé par expérience directe la vérité de son leitmotiv. Si quelqu’un répétant à l’envi que « tout est vacuité » est ébranlé par le moindre phénomène sortant un tant soit peu de l’ordinaire, on peut légitimement avoir des doutes sur sa réalisation de ce qu’il proclame à tout va. Sur la Voie, tout autant que le « dharmiquement correct » des mots eux-mêmes, c’est l’expérience directe de ce qui est enseigné qui certifie l’enseignant. Si étrange que cela puisse paraître, la profondeur d’une vérité de sens ultime proclamée par quelqu’un qui l’enseigne sans l’avoir lui-même réalisée et sans l’avoir intégrée à sa vie se trouvera voilée et ce voile sera transmis en même temps que l’énoncé de la vérité en question. C’est la raison pour laquelle, comme le dit maître Dôgen, sur la Voie, « c’est toujours d’Œil à Œil que la transmission authentique s’effectue ». Ou, pour reprendre l’expression de maître Deshimaru, c’est toujours i shin den shin, c’est-à-dire de la réalisation directe de l’un à celle de l’autre. La transmission originelle de Bouddha à Mahakasyapa en est la probante illustration.
En somme, dans l’enseignement des vérités de la Voie, les mots, pour non négligeables qu’ils soient, importent toutefois moins que la source d’où ils jaillissent. Proviennent-ils de cette « source claire et pure » qu’évoque le Sandôkai ou exclusivement du mental et du savoir livresque ? Sont-ils seulement le doigt qui montre la lune ou le reflet direct de l’éclat de la lune ?


Bon été à toutes et à tous

Gérard Chinrei Pilet (Juillet 2021)




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