Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
 


 
Visages de l’illusion

L’illusion a de nombreux attraits. Ce n’est pas pour rien que le langage courant parle de « douce illusion ». Si l’illusion était de prime abord cause de souffrance, elle ne serait pas difficile à éradiquer. Mais ce n’est pas le cas. Dans un premier temps, elle dispense tous ses charmes ensorceleurs en même temps qu’elle rend aveugle à la réalité de l’impermanence et aux souffrances qu’elle annonce. Le Bouddha a beaucoup développé ce point dans le mahâdukkhakkhandha-sûtra (« un monceau de souffrances ») où il démontre que l’aveuglement à la réalité de l’impermanence est la cause directe d’une représentation illusoire des choses qui induit une prolifération des désirs et des souffrances et malheurs sans nombre qui en sont le fruit. Le processus comporte trois temps qui constituent les trois visages successifs de l’illusion : d’abord l’envoûtement aveugle aux plaisirs de toutes sortes puis, sous l’effet de l’impermanence des choses et des situations, la disparition soudaine ou progressive des causes et conditions qui rendaient possible la satisfaction de ces plaisirs et enfin l’émergence de multiples souffrances et conflits que le sûtra détaille par le menu.
Pourtant, quand elle n’est pas édulcorée, étouffée ou subie passivement, l’impermanence est un puissant levier pour l’Eveil. Maître Dôgen insistera beaucoup sur le lien puissant existant entre ressenti profond de l’impermanence et apparition de l’esprit d’éveil ; apparition qui dans une vie d’homme amorce la sortie hors du monde de l’illusion. L’exemple du Bouddha en est une éclatante illustration. Son père, intensément désireux d’écarter la possibilité que son fils devienne un renonçant, comme l’astrologue de la cour l’avait laissé entrevoir, l’avait quasiment cloîtré dans le palais afin que rien ne vienne contrarier l’atmosphère cotonneuse et anesthésiante des plaisirs offerts à profusion. Mais, dès sa première fugue, le spectacle de l’impermanence sous la forme d’un malade, d’un vieillard et d’un cadavre en décomposition sur le bord du chemin vont dessiller les yeux du jeune prince. Au premier contact avec la réalité de l’impermanence son esprit et son système de valeurs sont totalement chamboulés. S’ensuit sa décision de quitter illico le palais, sans attendre, sans tergiverser. Remettre à plus tard et tergiverser sont bien souvent une des manières qu’a l’illusion de « rattraper le coup » : « oui, zazen me parle bien mais pour l’instant je n’ai pas le temps. Plus tard, quand je serai à la retraite ». C’est que, comme le dit Kodo Sawaki, « la Voie dérange notre vie ». Elle peut chambouler notre programme de vie, remettre en cause l’échelle des priorités qu’on s’était jusqu’alors donnée et, avec la prise de conscience de la vacuité des phénomènes intérieurs et extérieurs opérée par zazen, faire s’effondrer toute une représentation du monde et de soi que le mental, grand metteur en scène de l’illusion, avait habilement élaborée. Il faut alors du courage et de la détermination pour ne pas laisser la peur du vide dévorer l’esprit d’éveil naissant. Il est vrai que, dans un premier temps, mais dans un premier temps seulement, beaucoup plus confortable est la stratégie consistant à se voiler la face, à s’empêcher de voir, à faire pour soi-même ce que le père du Bouddha a fait pour son fils. Mais, en dernier lieu, c’est le fils qui a gagné et sa victoire symbolise la supériorité de l’Eveil sur l’illusion et les souffrances multiples qu’elle génère immanquablement. Cette supériorité est inéluctable car, comme le dit un adage zen bien connu, « les nuages (les phénomènes intérieurs sans cesse changeants) ne dérangent pas le ciel (la conscience originelle) ». Qui pratique la Voie assidûment en a la preuve à chaque zazen : quand tous les phénomènes intérieurs (pensées, émotions, sensations, désirs etc…) sont laissés à leur apparition-disparition, le fond immuable de la conscience originelle transparaît, écartant le voile de l’illusion qui nous les faisait prendre pour nous ou à nous. Se déprendre d’eux nous fait réaliser qu’ils relèvent eux aussi de la conscience originelle, de même que les nuages ne sont pas dissociables du ciel ni les vagues de l’océan.


Gérard Chinrei Pilet (Juin 2021)




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