Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
 


 
Vijnâna et prajnâ

« Lorsque pousse un brin d’herbe, l’univers entier s’y révèle ; en chaque pore de la peau bat la pulsation de la vie des trois mondes ; cela est saisi par prajnâ, non au moyen d’un raisonnement, mais d’une façon immédiate ».
On reconnait dans ces propos d’un maître zen un message commun à toutes les branches du zen. Dans la sève d’une même inspiration spirituelle, Keizan enseigne que « l’infiniment grand est identique à l’infiniment petit » et Dôgen qu’« un grain de riz contient tout l’univers ».
Concevoir profondément ces vérités au moyen du mental est quasiment impossible, tant vijnâna (la connaissance discursive, la conscience mentale) est encline à catégoriser, séparer, différencier, comparer et juger. Dans la perspective qui est la sienne, il est logique que la somme des existences présentes dans l’univers soit plus infinie que l’une d’entre elles prise en particulier. La logique repose en effet sur le postulat que la partie est moins complète que le tout et que le petit contient moins de possibles que le grand. De même, il lui est impossible de concevoir que dans le plus petit du petit l’infini se révèle tout autant que dans le plus grand du plus grand.
Assimiler intimement et rendre vivante en nous cette grande vérité que l’infini est « sans où » puisque présent partout et en tout, dans un grain de riz tout autant que dans l’ensemble des galaxies du cosmos, et « sans quand » puisque présent non seulement à tout instant mais en tout instant, suppose, comme le dit l’adage zen cité, passer de vijnâna, l’approche mentale, à prajnâ, la connaissance (jnâ) transcendante (pra). Ce passage implique se dépouiller de l’approche mentale, cesser d’enfermer la conscience dans le réseau des concepts et la laisser s’ouvrir à son infinitude naturelle, mettant ainsi en pratique ce principe bien connu du processus cognitif selon lequel « seul le semblable connaît le semblable ». En d’autres termes, c’est la parenté de nature existant entre prajnâ et la réalité ultime qui permet de connaître intimement celle-ci. Seule une conscience revenue à son infinitude originelle peut assentir et réaliser que « l’infiniment grand est identique à l’infiniment petit » (ou l’inverse), seule elle peut en donner une expérience directe propre à opérer chez celui qui la fait un retour à sa nature originelle infinie et inconditionnée.
Les maîtres zen du passé avaient volontiers recours aux tautologies. Par exemple, à la question : « qu’est-ce que le zen ? », ils pouvaient répondre : « le zen » ; ou à la question : « qu’est-ce qu’un bambou ? », répondre : « un bambou ». Le disciple resté au niveau de vijnâna avait bien sûr envie d’ajouter : « mais encore ! » et, s’il n’osait le faire, il retournait à sa place frustré et perplexe. Vijnâna est en effet toujours portée à définir les choses, à les distinguer de ce qu’elles ne sont pas pour ainsi avoir l’impression de savoir ce qu’elles sont.
L’approche de prajnâ, l’intuition transcendante, n’est pas de cette nature. Elle se situe d’emblée au-delà des différenciations, non par choix délibéré de s’en affranchir, mais du fait de sa capacité à « voir » directement (directement c’est-à-dire sans la médiation du raisonnement) la nature absolue de chaque existence. Pour prajnâ, le bambou comme tel est l’infini comme tel et c’est pourquoi il n’y a rien d’autre à en dire sinon qu’il est le bambou. La tautologie coupe court à tout réflexe de demeurer ou de retourner dans le monde des différenciations propre à vijnâna.
Qu’il s’agisse du bambou ou de toute autre existence, chacune d’elles, en apparence distincte et limitée, est en réalité la présence de l’unique et infinie plénitude en son indivisible totalité.


Gérard Chinrei Pilet (Décembre 2020)




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