Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
 


 
Le Dharma de Bouddha est-il une philosophie ?

Dans une déclaration très solennelle appartenant à ce qu’il est convenu d’appeler « le rugissement du lion », le Bouddha disait : « à présent, si quelqu’un dit de moi, le pèlerin Gautama, à la connaissance et à la vision conformes à ce que j’en ai dit, que ma haute science et ma vision intérieure ne sont pas de nature supra humaine, que j’enseigne une Loi (Dharma) tirée du raisonnement et de l’expérience ordinaire et dont la conception me serait personnelle, si celui-là ne se repent pas et s’il n’abandonne pas cette pensée, il tombera en enfer ». A quoi il ajoute encore : « j’ai vu l’ancienne voie, le vieux sentier pris par les Bouddhas d’autrefois et c’est ce sentier que je suis ».
Ces propos sont très éclairants quant à la nature du Dharma transmis par le Bouddha Shakyamuni. Il ne s’agit pas d’une conception personnelle tirée du raisonnement mais d’une « vision », c’est-à-dire d’une intuition transcendant le domaine de la raison et lui révélant directement le Dharma. Ce dernier est donc bien « de nature supra humaine », comme il le dit expressément. Ce n’est pas l’œuvre d’un penseur, au sens que nous prêtons à ce mot à notre époque, c’est-à-dire de quelqu’un qui cogite une théorie qui lui est personnelle et qu’il constitue en un système logiquement cohérent, en un « isme » aurait dit maître Deshimaru, c’est-à-dire en une construction théorique partant d’un point de vue subjectif et limité. Le Dharma du Bouddha n’est pas l’œuvre de l’individu Gautama. Au contraire, le Bouddha a « vu » le Dharma parce que son individualité s’est complètement effacée, lui permettant de l’accueillir dans toute sa pureté et de le refléter en totale transparence. Avec le Dharma de Bouddha, on n’est pas en présence d’une nouvelle doctrine qu’un individu aurait inventée mais en présence de « l’akala Dharma », le Dharma éternel (akala en sanskrit), le Dharma des Bouddhas d’autrefois, « l’ancien sentier oublié pratiqué par eux » que Shakyamuni fait sortir de l’oubli. Personne n’est l’inventeur de ce Dharma, pas plus les Bouddhas du passé que Shakyamuni ; il est la Loi cosmique éternelle appliquée au rôle dévolu à l’homme de réaliser le potentiel d’éveil présent en lui et non de batifoler sur « les six mauvais chemins du samsârâ », récoltant confusion, souffrances et désarroi.
L’effacement total de l’individu Gautama devant le Dharma est éloquemment signifié par le bref enseignement qu’il adresse au visiteur ayant supplié de le voir alors qu’il se trouve déjà aux portes de la mort : « quel bien cela peut-il vous faire de voir ce corps impur ? Celui qui voit le Dharma me voit, celui qui me voit voit le Dharma ». Voir le Bouddha, ce n’est pas voir physiquement le Bouddha, c’est voir le Dharma auquel le Bouddha est complétement identifié.
De ces données, il ressort qu’il est inapproprié de parler de « philosophie du Bouddha ». En effet, par philosophie, on entend une démarche de pensée basée sur la raison et débouchant sur une théorie personnelle exprimée ou non sous forme systématique. Le Dharma du Bouddha ne relève de toute évidence pas de ce schéma-là. Sa déclaration le dit de façon on ne peut plus claire. La philosophie est de nature purement humaine en ce sens qu’elle repose sur la raison, faculté typiquement humaine. Le Dharma de Bouddha est, comme il le dit lui-même, « de nature supra humaine » et « non fondé sur le raisonnement ». Il est, de ce fait, toutes époques, cultures et pays confondus, un refuge fiable à même de conduire l’homme à la réalisation de sa véritable nature infinie et inconditionnée. Tel est l’ultime message qu’il laisse en annonçant sa mort prochaine : « ayez le véritable Soi (le Soi universel et inconditionné) pour lampe, le véritable Soi pour refuge, le Dharma pour lampe et unique refuge. »


Gérard Chinrei Pilet (Novembre 2020)




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