On traduit généralement shikantaza par « seulement s'asseoir ». Concernant « s'asseoir », chacun comprend qu'il s'agit de zazen.
« Seulement » comporte plusieurs sens qui méritent d'être mis en évidence.
Le premier renvoie à ce que Nyojô entendait quand il parlait de chikantatsuo (que Dôgen traduira en japonais par shikantaza), à savoir
être assis sans chercher à résoudre un koan, distinguant ainsi ce zen de l'« Éveil silencieux » de celui de l'école Rinzai.
Le second sens de « seulement » insiste sur le fait que zazen ne doit pas être considéré comme un moyen au service d'une fin (l'Éveil).
Zazen en luimême est satori, pratique et réalisation sont unité. Shikantaza fonde d'emblée la pratique sur l'éveil, faisant de celui-ci
une réalité indissociable de la pratique et non une réalité postérieure à la pratique, comme une sorte d'aboutissement de celle-ci.
Ce faisant, shikantaza extirpe à la racine l'illusion qu'un sujet aurait quelque chose à attendre de la pratique. Cette illusion maintient
dans la dualité sujet/objet. L'éveil, c'est précisément abandonner cette dualité-là.
Quand il n'y a plus personne pour se saisir de quoi que ce soit ou pour croire qu'un sujet a à réaliser quelque chose, c'est l'éveil.
Autrement dit, l'éveil, c'est « seulement » la pratique et non plus un sujet et la pratique. De ce point de vue, mushotoku bien compris
est au cœur même de shikantaza.
Il serait erroné de croire que shikantaza apparaît avec Nyojô et Dôgen. Si le terme a bien été créé par eux, l'esprit non-deux qu'il désigne
apparaît dès le Sutra du Diamant dans lequel Bouddha n'a de cesse de dénoncer le piège consistant à pratiquer la Voie à partir de l'illusion
du moi. En témoignent ces quelques lignes : « Quiconque dit que le Tathâgata va, vient, s'assoit ou s'allonge ne comprend pas mon enseignement,
car le Tathâgata ne va nulle part, ne vient de nulle part, c'est pourquoi il s'appelle le Tathâgata. »
Comment mieux exprimer que le Tathâgata - ou Esprit de Bouddha - est incompatible avec l'esprit du moi ? Abandonner l'illusion que quelqu'un
s'assoit ou se lève ou fait kin-hin, c'est le cœur même de shikantaza.
Gérard PILET
|