A en croire certains, les résultats des anciens karma sont inévitables et chacun récolte inexorablement ce qu'il a semé
dans le passé. À une telle façon de voir, qui apparente la loi karmique à une sorte de fatalisme, le Bouddha apporte un
démenti formel : « Si, dit-il, quelqu'un prétend qu'on doit récolter selon ce qu'on a semé, cela signifie que la conduite
pure n'a pas de valeur et qu'il n'y a pas de possibilité d'atteindre la ces - sation complète de dukkha(*). Par contre, si
quelqu'un dit qu'on récolte selon ses actions, dans ce cas, il énonce que la conduite pure a une valeur et qu'il y a une
possibilité d'atteindre la cessation complète de dukkha. »
Cet énoncé du Bouddha établit une distinction très importante entre « récolter selon ce qu'on a semé », qui est la vision
fataliste du karma, et « récolter selon ses actions », qui établit au contraire que les actions présentes infléchissent non
seulement l'avenir mais aussi les résultats présents des anciens karma ou des karma en voie de maturation. En d'autres termes,
si quelqu'un s'adonne à la conduite pure, il va désamorcer certains des résultats des actions négatives liées à son passé.
En revanche, quelqu'un qui se livre dans le présent à des actions négatives va faciliter la venue à l'existence des résultats
négatifs de ses actions passées et neutraliser éventuellement celle des résultats positifs.
En somme, le comportement présent commande dans une large mesure la manifestation ou non des résultats des actions passées.
La conduite pure s'en trouve, par-là même, valorisée puisqu'elle a la vertu de faire pourrir certaines semences karmiques
prometteuses de fruits négatifs. Le karma ne s'apparente donc nullement à un fatalisme puisque les résultats karmiques à venir
peuvent être modifiés à partir du présent et qu'il ne s'agit en rien d'une détermination arbitraire et extérieure à l'individu
concerné mais au contraire d'une conséquence de ses propres actions.
Cet énoncé montre également que pour Bouddha, l'important n'est pas de se concentrer sur l'épuisement d'anciens karmas mais bien
plutôt sur l'adoption d'une conduite pure dans le présent. Par conduite pure, il faut entendre la réalisation de l'esprit de bouddha
à travers tous les comportements. Quand cette réalisation est profonde et authentique, elle engendre le respect naturel des préceptes
et l'actualisation de l'Octuple Sentier.
De même, le chemin de la libération ne consiste pas à s'attacher aux bons mérites et à faire consister sa pratique dans la production
d'actes prometteurs d'un bon karma pour le futur. Certes, il vaut mieux accumuler de bons mérites à éclore et non pas de mauvais.
Pour autant, cet attachement aux bons mérites constitue une entrave à la libération dans la mesure où il fait perdurer l'illusion d'un
ego substantiel qui aurait quelque chose à recevoir et maintient de ce fait dans le samsara.
On se souvient aussi de la réponse de Bodhidharma à l'empereur qui s'interrogeait sur les mérites futurs qu'il avait accumulés en faisant
construire des temples et en protégeant la pratique du Dharma. « Aucun mérite », lui avait répondu Bodhidharma, soucieux d'éveiller chez
l'empereur la dimension du non-attachement aux fruits de l'action et de l a pratique. C'est ce qu'on appelle dans le zen mushotoku, à savoir
la pratique sans esprit de profit, incontournable sur la Voie de la libération.
Gérard PILET
(*) dukkha : souffrance ou mieux encore incomplétude
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