On peut dire que zazen, c’est le retour à l’essentiel.
Un milliardaire peut très bien avoir pour se déplacer trois voitures, un yacht et un avion personnel mais il n’empêche
qu’un médecin avisé lui conseillera la marche à pied, bonne pour la santé.
Les trois voitures, l’avion et le yacht symbolisent les objets du monde extérieur susceptibles de nous séduire. Quant
à la marche à pied, elle symbolise le dépouillement, le retour à l’essentiel.
On ne peut pas forcément décrire cet essentiel avec des mots, mais quand il n’est pas là, c’est presque tout qui manque.
Ce manque qu’aucun objet extérieur ne peut combler Bouddha l’appelait dukkha, l’insatisfaction chronique fondamentale.
C’est dans le silence de zazen que s’opère ce retour à l’essentiel que Maître Deshimaru appelait parfois « retour au point
zéro ».
Ce retour au point zéro, c’est aussi le retour au visage originel. Le koan « Quel était votre visage avant la naissance de
vos parents ? » évoque très bien cela. Revenir au point zéro, revenir au visage originel, c’est réaliser cela qui est au-delà
de la naissance et de la mort, réaliser cet esprit de bouddha qui n’apparaît ni ne disparaît. Réaliser cela, c’est le cœur de
la Voie. C’est ce retour au visage originel qui donne la vraie paix, cette paix inaltérable qui tranche dukkha.
Vouloir trancher dukkha en restant dans les limites du moi illusoire est une illusion supplémentaire.
L’action de grâce déclamée lors de l’ordination de moine ou de nonne dit qu’en se rasant les cheveux, notre vrai visage apparaît.
C’est vrai sur le plan purement physique, ça l’est aussi à un niveau plus profond : couper ses cheveux, c’est symboliquement
couper ses attachements. Quand ceux-ci sont tranchés, le visage originel se manifeste.*
Ce retour à l’essentiel Maître Deshimaru l’exprimait dans cette phrase qu’il répétait si souvent : « Zazen, c’est rentrer dans
son cercueil ». Un jour où je lui demandais des explications à son propos, il me répondit : « Rentrer dans son cercueil, c’est
regarder la bulle de notre vie à partir du courant profond. »
Ce courant profond est une autre manière d’exprimer le koan du visage originel : la bulle de notre vie apparaît, grossit, puis
éclate ; le courant profond n’apparaît ni ne disparaît. Rentrer dans son cercueil, c’est précisément réaliser ce qui n’apparaît
ni ne disparaît, ce qui est au-delà de la naissance et de la mort, au-delà de la bulle.
Le vrai zazen se pratique à partir du courant profond. C’est ce zazen-là qui permet de trancher la grande question de la vie/mort.
Car le vrai koan, c’est bien celui-là.
Gérard PILET
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