Comment parler de « mu » ? L’Hannya Shingyo le fait magnifiquement (dans la mesure où cela est possible, bien sûr). On peut dire
que chaque phrase de ce sutra évoque mu. En voici une : « Mu u ku fu on ri issai ten do mu so ku gyo ne han ». On peut la traduire
ainsi : « ayant tranché toute illusion et tout attachement, le bodhisattva réalise la fin ultime de la vie : le nirvana ».
Nirvana est un mot crée par Bouddha qui signifie extinction. Extinction de quoi ? De ce que Bouddha appelle la soif. Pas la soif
physiologique mais une autre, plus profonde, plus radicale qui renvoie à ce qu’on pourrait appeler l’insatisfaction existentielle.
Cette soif, le premier réflexe est de chercher à l’éteindre par les objets du monde extérieur : biens matériels, argent, pouvoir,
sexe, savoir intellectuel…mais ça ne marche pas. La soif subsiste : quelque chose manque, mais on ne sait pas quoi. On en rajoute
alors une couche en convoitant toujours plus les objets du monde extérieur : encore plus d’argent, de biens, de pouvoir… Mais ça
ne marche toujours pas. La soif en question paraît inextinguible.
Le père de Bouddha a joué ce jeu-là avec son fils : il l’a saturé de confort, de biens, d’honneurs, de concubines, lui a fait miroiter
les ors du pouvoir qui se profilaient à l’horizon pour lui… Mais rien n’y fit. Bouddha n’était pas satisfait ; la soif le tenaillait
toujours. C’est alors que, quittant son palais, il s’adonna à diverses pratiques pour finalement s’asseoir sous un arbre, en zazen :
il y abandonna l’illusion d’être une entité séparée et réalisa qu’il était le grand « tout ». La soif aussitôt s’apaisa. Il ressentit
une paix indescriptible. Pour la nommer il créa le mot nirvana : soif éteinte, insatisfaction chronique tranchée.
C’est une expérience à faire, pas de la philosophie. Chaque homme peut la faire : il suffit d’être vide d’ego. Si on est vide d’ego, on
est rempli d’être ; si on rempli d’ego, on est dans la soif, dans le manque d’être.
Cette métaphore du vide et du plein, si bien évocatrice de mu , me rappelle ce koan donné à ses disciples par maître Deshimaru lors d’une
session d’été : « Empty the bottle » (videz la bouteille). C’est exprimer avec beaucoup d’humour le koan de mu : c’est en vidant la
bouteille de l’ego qu’on peut éteindre cette soif autrement inextinguible et réaliser ce Rien qui n’est pas rien.
Gérard PILET
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