L’épisode se déroule dans le dôjô : Maître Nyojô, exaspéré par la somnolence d'un moine durant zazen, lui assène
des coups de sandale et le fait tomber de l'estrade. Pour Dôgen, assis non loin de là, c'est l'occasion d'une
expérience intérieure forte et décisive. La séance terminée, il se précipite dans la chambre de Nyojô : shin jin
datsu raku, lui dit-il. Datsu raku shin jin, lui répond celui-ci.
Ce shin jin datsu raku, que l'on peut traduire par « corps et esprit tombés », que décrit-il au juste, sinon le
moment où le penseur, entendu comme un moi qui s'approprie les pensées, disparaît complètement ; où l'agissant,
entendu comme un moi qui s'approprie les actions du corps ou ce qui arrive au corps, disparaît lui aussi
complètement ?
Le corps et l'esprit, cessant d'être investis par l'illusion du moi, s'apparentent dès lors à bouddha, entendu
ici comme l'universel.
Ce moment, qu'il soit bien clair que ce n'est pas la volonté qui le décrète puisque celle-ci relève du moi et
est par conséquent incapable de propulser au-delà de la sphère du moi. En d'autres termes, laisser tomber corps
et esprit, cela ne se décide pas. C'est quelque chose qui se passe à un moment donné, comme la pomme mûre tombe
de l'arbre.
Pour cette raison, la voix passive (corps et esprit tombés) est sans doute préférable à la voix active (laisser
tomber corps et esprit) pour traduire non seulement la lettre mais l'esprit de shinjin datsu raku. Au contraire
de la voix passive qui suggère seulement que quelque chose est advenu, la voix active suggère encore la présence
d'un moi et d'une volonté.
Ce moment imprévisible survient aussi dans des circonstances souvent insolites. Pour Dôgen, ce fut à l'occasion de
la colère de Nyojô à l'adresse d'un disciple endormi, pour d'autres en regardant l'étoile du matin ou en se
blessant au pied... Tous les phénomènes étant bouddha, ils peuvent tous être l'occasion de ce « retournement » de
la conscience.
Intéressante est la réponse de Nyojô (datsu raku shin jin) qui met en première place datsu raku, enlevant ainsi à
l'ego le dernier strapontin où il pourrait s'installer en se croyant l'auteur de ce qui s'est passé, du genre :
j'ai laissé tomber corps et esprit. Cette réponse semble aussi suggérer qu'à l'intérieur même de l'éveil, il existe
une certaine maturation, que cela n'est jamais totalement et complètement accompli.
Gérard PILET
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