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L’IMPERMANENCE ET L’ESPRIT D’EVEIL
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Sesshin du Satori du Bouddha
Dojo de Marseille, 9 et 10 décembre 2006
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Zazen de 8 h 30
Ne restez sur rien et n’entretenez rien. Si l’esprit ne reste sur rien, le véritable esprit se manifeste.
Lorsque dans le dojo chacun est exactement concentré, une atmosphère forte se crée, une atmosphère spirituelle.
Maître Deshimaru disait que même les animaux ressentent cette atmosphère, et Maître Dôgen qu’elle influence
tout le cosmos. C’est Sangha, le troisième trésor.
Pour décrire cette atmosphère spirituelle propre à la sangha, Maître Deshimaru utilisait souvent l’image du feu :
plus il y a de bûches dans la cheminée et plus le feu est fort et puissant. Quand chacun se laisse consumer par
zazen, une atmosphère forte, spirituelle se dégage du dojo. Chacun en est à la fois le bénéficiaire et l’acteur.
Zazen de 11 heures
Nous sommes réunis ensemble à pratiquer cette sesshin, formant ainsi une sangha, une communauté de pratiquants.
Mais qu’est-ce qui a conduit chacun d’entre nous à pratiquer, à venir s’asseoir face au mur ? C’est l’esprit
d’éveil, bodaishin.
Maître Dôgen dit que c’est sur cet esprit d’éveil qu’il faut d’abord et surtout s’appuyer, pour commencer la pratique
puis s’y engager et enfin y persévérer.
Comment se manifeste cet esprit d’éveil, moteur de la pratique ? Sur ce point, la réponse des maîtres et des patriarches
nous précédant sur la Voie est très claire. Ainsi Nagarjuna dit : « L’esprit qui médite sur l’apparition et la
disparition, qui considère l’impermanence du monde est nommé esprit d’éveil. » Et Maître Dôgen, dans un sens très voisin :
« L’esprit de la méditation sur l’impermanence est la forme préalable de l’esprit d’éveil. » La conscience aiguë de
l’impermanence et le contact régulier avec elle, c’est ce qui entretient l’esprit d’éveil et nous pousse à continuer la pratique.
Quand on oublie l’impermanence, l’esprit mondain l’emporte sur l’esprit d’éveil et continuer la pratique devient difficile.
On se laisse alors prendre par toutes les chimères de l’éphémère et on oublie l’essentiel.
Zazen de 16 h 30
Pourquoi voir l’impermanence produit-il l’esprit d’éveil ? Pour trois raisons.
D’abord pour qui voit vraiment l’impermanence, apparaît l’urgence à pratiquer la Voie sans délai. Maître Dôgen, à ce sujet,
dit que lorsqu’on médite sur l’impermanence, on s’effraie de la rapidité du temps qui passe, aussi pratique-t-on avec beaucoup
d’ardeur comme si on vou-lait éteindre un feu qui brûlait sur notre tête.
Cela me rappelle une anecdote : Un jour, à la fin d’une conférence que venait de donner Maî-tre Deshimaru à la Sorbonne, je fus
témoin d’un entretien entre lui et un auditeur qui lui dé-clara :
« Votre pratique m’intéresse mais pour l’instant, je n’ai pas le temps… à la retraite, je pratiquerai.
– Qui vous dit que vous atteindrez l’âge de la retraite, vous pouvez mourir avant cela ! » lui rétorqua Maître Deshimaru.
Pourquoi l’esprit d’éveil ne se manifestait-t-il pas chez cet homme? Parce que celui-ci ne voyait pas vraiment l’impermanence.
C’est une pure folie de différer la pratique de la Voie quand on sait qu’un cancer peut vous emporter en six mois, une crise cardiaque
en dix minutes et un accident de voiture en trente secondes ! Quand on est vraiment imprégné de la réalité de l’impermanence, on
pratique vraiment pour fuir un feu brûlant sur notre tête. Quand on ressent vraiment – vraiment – la réalité de l’impermanence,
on ne laisse même pas passer un seul jour sans pratiquer car on sait que le jour suivant ne nous appartient pas forcément. On ne
fait pas le projet de pratiquer ou de re-pratiquer un jour mais on pratique aujourd’hui même.
Mondo
- Comment faire pour ne pas être paralysée par l’impermanence et la concilier avec le fait de vivre et de faire des projets ?
- Faire des projets, c’est utile et nécessaire pour organiser les choses. Toutefois ces projets doivent être faits dans un esprit de
détachement en faisant pour le mieux mais sans oublier que c’est la vie qui décidera des résultats, pas nous. Une des grandes illusions
de l’homme est de se croire toujours le maître des choses, alors qu’il n’en est rien. Dans le Christianisme, on dit : « l’homme propose
et Dieu dispose ». Vous pouvez remplacer Dieu par l’ordre cosmi-que : l’homme propose et l’ordre cosmique dispose. Il ne faut jamais
oublier cela, sinon la vision que l’on se fait de notre vie devient fausse.
- Mais le sentiment d’impermanence, c’est paralysant. Si tout peut s’arrêter à tout instant, alors à quoi bon ?
- C’est vrai que pour l’ego c’est paralysant. C’est pourquoi l’ego cherche constamment à masquer l’impermanence et à en étouffer le
sentiment. Mais quand on se laisse aller à celui-ci et qu’on lâche prise, il nous amène dans la dimension au-delà de l’ego. C’est
l’esprit d’éveil, l’esprit de la Voie. Quand l’ego sent l’impermanence, il tremble, il a peur. Mais si on oublie l’impermanence, on
vit dans ce que Bouddha appelait le monde de maya, de l’illusion et on oublie l’esprit d’éveil et le but ultime de cette vie. Dôgen
dit dans l’un de ses enseignements : « vous avez eu la chance de naître sous forme humaine, ne gaspillez pas cette opportunité ».
Vous avez eu la chance de rencontrer la Voie, ne gaspillez pas cette opportunité.
*****
Très jeune, j’ai été en contact avec la mort et du coup j’ai l’impression d’avoir fait n’importe quoi dans ma vie par peur. J’ai eu
des actes inconséquents. Je fuyais tout parce que je sentais que tout pouvait partir en un instant. J’avais tendance à tout casser sur
mon chemin puisque tout pouvait disparaître.
Du coup, ça m’est difficile de m’ engager ; le seul engagement que j’ai pris a été celui d’être bodhisattva.
- Il est nécessaire de jouer le jeu de la vie, de faire les choses du mieux possible pour soi et les autres, d’accueillir ce que la vie
nous donne de positif, de bon, de joyeux mais de veiller aussi à ne pas s’attacher à tout cela.
En ce qui concerne ton contact avec la mort durant ton enfance – la mort d’un proche, je sup-pose – il faut distinguer le ressenti profond
de l’impermanence d’avec la blessure d’un deuil. Il est probable que suite à cette expérience douloureuse, tu aies éprouvé une sorte de
colère contre la vie.
- De la colère et de la peur.
- Pour aller au-delà de cette colère, il faut petit à petit que tu acceptes la réalité de cette mort et de la mort en général. Que tu
l’acceptes profondément. C’est alors, que la colère pourra s’estomper et laisser la place à bodaishin. C’est un point important. Quel âge
avais-tu quand tu as perdu cette personne proche ?
- Sept ans.
- Tu étais très jeune. Le deuil a-t-il été fait ?
- Il n’a pas été fait.
- Eh bien, voilà ! Dôgen, comme toi, a perdu sa mère à sept ans. Et il dit que c’est en voyant la fumée du bûcher funéraire de sa mère qu’il
a conçu l’esprit d’éveil. Cela suppose que dans l’instant même il a aussi pu accepter la réalité de la mort de sa mère. Quand cette réalité
n’est pas acceptée, ce sont des contenus psychologiques de colère et de peur qui se mettent en place. Ceux justement que tu décrivais à l’instant.
Faire le deuil, c’est important. Des fois, on y arrive tout seul, d’autrefois on a besoin d’une aide.
*****
-Dans son commentaire du Genjo Koan, Maître Deshimaru rapporte ces dernières paroles d’un maître : je ne veux pas mourir. R.T avait dit lors
du Colloque Vie, Mort et Nirvana que les dernières paroles de Maître Deshimaru ont été aussi : je ne veux pas mourir.
Est-ce le mystère de la mort ou autre chose ? Qu’est-ce qu’il nous ont légué par cette parole?
- L’authenticité, la vérité.
Zazen de 20 heures : pas de kusen
Dimanche, zazen de 8 heures
Deuxième raison : lorsqu’on voit l’impermanence, lorsqu’on la voit vraiment sans que le mental nous la masque par ses tours de prestidigitateur,
l’attachement ne peut se produire. On réalise, en effet, qu’il n’est rien à quoi on puisse s’attacher puisque tout change sans cesse, et que celui
qui voudrait s’attacher change aussi. L’attachement est le chemin de la souffrance puisque chacun des attachements frustrés correspond à une souffrance.
Le non-attachement, en revanche, produit l’esprit d’éveil, l’entretient et le nourrit.
Quand on voit vraiment l’impermanence, on sait que de toute façon on perdra ce à quoi on est attaché, ne serait-ce qu’à la mort. À ce propos, Maître
Dôgen dit : « Une fois que l’on s’est détaché des sens, des formes et de toute chose, ne s’harmonise-t-on pas avec l’esprit de la Voie ? »
Ne pas s’attacher ne signifie pas ne pas s’engager, ne pas s’impliquer et ne pas faire les cho-ses du mieux possible. Cela signifie que nos engagements
et nos actions sont délivrés de toute recherche de profit personnel et de toute référence au moi.
Troisième raison pour laquelle voir vraiment l’impermanence produit l’esprit d’éveil : lors-qu’on voit l’impermanence du corps, des pensées, des
émotions, des sentiments, on réalise que l’idée d’un "moi" est une idée fausse, une simple construction mentale. Le Bouddha di-sait : « À chaque instant,
nous naissons et nous mourons. » Celui qui a fait kin-hin il y a dix minutes est déjà mort, celui qui fera la cérémonie dans dix minutes n’est pas encore
né. L’idée d’un moi suppose une continuité qui n’existe pas concrètement. Le mental prestidigitateur, faiseur d’illusions construit une idée d’un moi qui
ne repose sur rien, sur aucune continuité pouvant justifier qu’on parle d’un moi. Dès qu’on s’affranchit, un tant soit peu, de cette idée d’un moi, l’esprit
d’éveil se manifeste. Maître Dôgen l’exprime ainsi : celui qui s’entraîne à oublier le "moi" et le "mien", ne serait-ce qu’un instant, devient intime avec
l’esprit d’éveil. »
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