Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
 


 
Modes de pensée d’une époque et pratique de la Voie

Chacun s’imprègne de l’ensemble des croyances, façons de penser, préjugés et présupposés de l’époque et de la culture dans lesquelles il est immergé. Cette imprégnation est tellement subtile et puissante qu’elle se fait le plus souvent à notre insu. Elle n’en influence pas moins pour autant nos manières d’être, notre sensibilité, notre vision du monde, de nous-mêmes et de la vie. Croire que la Voie et sa pratique en sont préservées serait illusoire. La vérité, c’est que cette imprégnation peut s’avérer être un obstacle à la compréhension des vérités de la Voie et à leur assimilation intime et profonde.
Dans le Shôbôgenzô Zuimonki, maître Dôgen se fait l’écho de cette difficulté : « Apprentis de l’éveil, si vous n’appréhendez pas l’éveil, c’est que vous croyez toujours en vos propres vues erronées. Vous êtes convaincus – sans même savoir qui vous l’a enseigné à l’origine – que l’esprit est une activité cérébrale et vous ne croyez pas que l’esprit est les herbes et les arbres. Si je vous dis bouddha, vous penserez probablement à ses caractéristiques et à son éclat, et si j’explique qu’il est des gravats, vos oreilles seront surprises. Certes, votre point de vue ne vous a pas été transmis à vous personnellement par votre père ni enseigné par votre mère. Vous en êtes simplement venus à le croire à la suite de ce que vous avez entendu dire et répéter pendant longtemps. Cependant, si aujourd’hui on vous disait que l’esprit c’est les herbes et les arbres et que les gravats sont bouddha parce que c’est l’enseignement donné par les bouddha patriarches et que vous changiez immédiatement vos convictions originelles, vous appréhenderiez vraiment l’éveil authentique ».
L’exemple donné ici par maître Dôgen est particulièrement parlant pour nous parce qu’il fait écho à l’opinion couramment admise à notre époque que « la conscience est un produit du cerveau » et qu’en conséquence seuls les êtres humains et les animaux en sont pourvus et non les végétaux et le minéral. L’enseignement des bouddhas patriarches est tout autre, qui ne cesse d’affirmer que dans l’univers, « tout est esprit » et que « tout est bouddha ». Ainsi, à un moine qui lui demandait : « Qu’est-ce que l’esprit de bouddha ? », le maître Nanyang Huizhong répondit : « Des gravats ». Au moine qui renchérissait : « Les objets inanimés peuvent-ils donc exposer le Dharma ? », Nanyang répondit : « Ils l’exposent tout le temps ».
Cet exemple donné par maître Dôgen et qui trouve une forte résonnance à notre époque est suffisamment parlant pour qu’on comprenne aisément qu’adhérer, ne serait-ce qu’inconsciemment, à l’opinion soutenant que « la conscience est un produit du cerveau » puisse être un obstacle de taille à la réalisation intime que « tout est conscience ». Il est aussi faux de dire que la conscience est un produit du cerveau que de dire que le récepteur de télévision produit les émissions qu’il diffuse. Le cerveau est un récepteur, parmi beaucoup d’autres possibles, de la conscience universelle, et rien de plus.
Il importe en conséquence que nous, pratiquants de la Voie, ayons une conscience de plus en plus fine et lucide des présupposés et modes de pensée de notre époque. La mise en évidence, dans certains des articles publiés dans « la lettre du mois », de quelques-uns de ces présupposés et préjugés, vise à aider à ces prises de conscience.


Gérard Chinrei Pilet (Juin 2020)




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