Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
 


 
Vertus et paradoxes de l’offrande aux Eveillés

Outre zazen, la pratique de l’offrande aux Eveillés est fortement recommandée par maître Dôgen, comme en témoignent ces quelques lignes du chapitre Kuyô Shobutsu (faire offrande aux Eveillés) du Shôbôgenzô : « quand on fait offrande aux Eveillés du passé et qu’on se fait moine pour les suivre, on devient soi-même éveillé. C’est grâce au mérite de l’offrande faite aux éveillés que soi-même on devient éveillé. Les êtres qui n’ont jamais fait d’offrande à un seul éveillé, comment pourraient-ils eux-mêmes s’éveiller ? On ne peut jamais s’éveiller sans cause ». Cette dernière remarque pointe le paradoxe de l’Eveil : bien qu’en tant que tel il soit sans cause puisqu’inconditionné et originellement présent en chacun, sa réalisation suppose la mise en œuvre de pratiques qui font office de causes y donnant accès. En d’autres termes, bien que l’Eveil soit au-delà du domaine de la causalité, il faut œuvrer dans le domaine de la causalité pour l’actualiser. Ce paradoxe est au coeur du koan qui tourmenta le jeune Dôgen : « si nous sommes tous déjà bouddha, pourquoi faut-il pratiquer ? »
Pour être facteur d’Eveil, cette offrande, dit maître Dôgen, doit être totalement désintéressée. Si ce n’est pas le cas, l’auteur de l’offrande reste dans la sphère de l’ego et ne fait que nourrir l’illusion d’un moi séparé qui envisage l’Eveil comme quelque chose à s’approprier par l’acquisition de bons mérites.
D’autre part, ajoute encore Dôgen, « faire offrande aux Eveillés ne consiste pas à leur offrir des choses dont ils ont besoin. On se hâte de faire offrande aux Eveillés pour que notre vie ne passe pas en vain. Même s’il s’agit d’or et d’argent, de fleurs ou de parfums, quel intérêt peuvent-ils avoir pour les Eveillés du passé ? Bien que ce soit ainsi, si les Eveillés veulent bien accepter nos offrandes, c’est par leur grande compassion, conscients qu’ils sont qu’en les acceptant ils ne font qu’augmenter le mérite des êtres ». C’est le paradoxe de l’offrande aux Eveillés, à savoir que ses véritables bénéficiaires ne sont pas ceux qui la reçoivent mais ceux qui la font. En effet, en vénérant les Eveillés, on se facilite grandement l’accès au caractère désintéressé de l’offrande et ce total désintéressement actualise chez l’auteur d’une telle offrande le potentiel d’éveil présent en lui. Le désintéressement étant la marque même du dépassement de l’ego, on peut dire que, ultimement, l’offrande aux Eveillés est une offrande de l’ego à ce qui le transcende, à savoir le Soi universel inconditionné (jiko) que tous les Eveillés réalisent.
Enfin, c’est un autre paradoxe de l’offrande qu’on offre ce qui ne nous appartient pas puisqu’ultimement rien ne nous appartient. Mais en faire néanmoins offrande parachève la réalisation que rien ne nous appartient. De ce point de vue, l’offrande aux Eveillés et zazen se rejoignent, zazen étant l’offrande du corps et du mental (shin jin datsu raku). Offrir ce corps et ce mental sur lesquels l’ego construit son identité factice ou dont il se considère indument le possesseur, c’est la plus grande offrande que l’on puisse faire aux Eveillés et c’est aussi celle qui fait de nous des Eveillés.


Gérard Chinrei Pilet (Décembre 2019)




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