Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
 


 
L’attention juste

Le Bouddha accorde une grande importance à l’attention : le Dhammapada y fait de fréquentes allusions, le septième des huit sentiers lui est consacré ainsi que le cinquième des « huit aspects de l’éveil du grand homme ».
Appliquée à zazen, cette attention opère quand on n’est pas emporté par les pensées ou les émotions mais que celles-ci sont laissées à elles-mêmes. De même qu’un miroir reflète en toute neutralité ce qui lui est présenté sans jamais en être affecté, l’attention ouvre à la conscience un nouvel espace immensément vaste qui accueille tout sans être dérangé par rien. Cet accueil inconditionnel sur fond de vastitude n’est « rien », sinon une pure et pleine présence : pure parce que jamais affectée par les objets mentaux qui la traversent, pleine parce que non rétrécie par une attention focalisée sur un objet particulier.
Appliquée à la vie quotidienne, cette même attention, définie comme pure et pleine présence, se traduit par une totale disponibilité aux situations qui se présentent mais aussi à ce qui se passe en nous à leur contact. Par la vertu de cette attention bi-directionnelle, « chez celui qui en est muni, les bandits des passions ne sauraient pénétrer », pour reprendre les mots du Bouddha. En revanche, qui en est démuni encourt le risque que telle ou telle situation vécue réveille en lui des passions (au sens d’affects ou de pulsions qui troublent l’esprit) qui, faute d’être objectivées et vues dans leur vacuité, l’emportent dans leur tourbillon. C’est pourquoi, de cette attention qu’il appelle « l’attention juste », le Bouddha dit aussi qu’elle est « une armure » nous préservant des errances « dans les six mauvais chemins ».
Cette attention en tant que pure et pleine présence se distingue de ce qu’on peut appeler l’attention-focalisation caractérisée par une attention focalisée sur un objet ou une activité et fermée à ce qui nous entoure. Cette forme d’attention s’accompagne d’une tension vers un but ou un résultat avec une certaine composante de convoitise : on veut y arriver et toute l’attention est polarisée sur l’action à exécuter pour y parvenir, avec mise en œuvre d’un effort soutenu. Dans l’attention pure et pleine présence en revanche, une telle tension n’existe pas du fait de l’absence de tout désir, de toute convoitise et de toute attitude possessive ou jugeante. Étant libre de la saisie et du rejet, de la convoitise et du jugement, cette forme de présence se situe au-delà de l’ego et de ses fonctionnements dualistes. C’est elle qui permet de comprendre mais aussi de rendre vivant en nous l’aphorisme zen bien connu : « quand vous regardez une fleur, soyez un avec la fleur ». Ce non-deux avec la fleur n’est en effet possible que si la fleur n’est plus regardée par un moi qui la perçoit comme extérieure à lui mais par une perception non-duelle qui est l’apanage de l’attention juste entendue comme pure et pleine présence et nullement de la conscience égotique, irrémédiablement rivée à la dualité sujet-objet.

Il n’est bien sûr pas question de remettre en cause l’utilité que peut avoir l’attention-focalisation pour mener certaines activités à bonne fin. Citons, à titre d’exemple extrême, l’activité de déminage où le moindre geste non correctement exécuté peut s’avérer fatal. Cependant, ce n’est pas à ce type d’attention que renvoie l’attention juste telle que la conçoivent le Bouddha et les maîtres de la transmission mais à l’attention en tant que pleine et pure présence. C’est elle et elle seule qui transcende l’ego et, à ce titre, est spirituellement féconde ; c’est elle qui nous éveille à notre véritable nature et permet que cet éveil ne reste pas circonscrit au temps de zazen mais s’étende à notre vécu quotidien. C’est elle que visait maître Deshimaru quand il nous interpelait ainsi : « en dehors des sesshin, vous faites une heure de zazen par jour. Mais qu’en est-il de votre pratique lors des vingt-trois heures restantes ? »

Bon été à tous

Gérard Chinrei Pilet (Juillet 2019)




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