Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
 


 
Maître Eckhart et le Zen : de profondes convergences

Père dominicain du XIIIème siècle, maître Eckhart est sans doute l’un des auteurs chrétiens dont les écrits présentent les parentés les plus grandes avec le Zen.

La première concerne la manière dont il envisage le divin, qui ne se limite pas pour lui au Dieu trinitaire de la théologie mais va au-delà, dans ce qu’il appelle « l’abîme transcendant de la Déité », « Dieu au-delà de Dieu », « abîme sans fond au-delà de tous noms, de tous modes et de toutes distinctions ». Une telle perspective n’est bien sûr pas sans rappeler la réponse de Bodhidharma à l’Empereur qui l’interrogeait sur l’essence du Bouddhisme : « un vide insondable, rien de saint ». Rien de saint, c’est-à-dire rien qui puisse être catégorisé ou qui puisse rentrer dans une dualité quelconque, fût-ce celle entre saint et profane.
Tout aussi proche du Zen est sa définition de ce qu’il appelle « le fond de l’âme » : « j’ai dit parfois qu’il est dans l’esprit une puissance qui seule est libre. Parfois j’ai dit que c’est une garde de l’esprit, parfois j’ai dit que c’est une lumière de l’esprit et parfois que c’est une petite étincelle. Mais maintenant je dis : ce n’est ni ceci ni cela ; c’est un quelque chose qui est plus élevé au-dessus de ceci et de cela que le ciel ne l’est de la terre …. Il est libre de tous noms, dépourvu de toutes formes, absolument dégagé et libre, comme Dieu est dégagé et libre en lui-même ». Ce qui dans ces propos mérite d’être souligné, c’est que maître Eckhart n’y affirme rien moins que l’identité de la Déité et « du fond de l’âme », rejoignant en cela l’enseignement des grands maîtres de l’école zen qui ne cessent de poser la totale identité de l’esprit et de bouddha, tels Obaku ( Houang- Po) par exemple : « votre esprit est le bouddha ; le bouddha est l’esprit. L’esprit et le bouddha ne sont pas différents » ou maître Deshimaru qui répétait comme un leitmotiv à ses disciples assis en zazen : «during zazen, you are God, you are bouddha ».
Autre point de rapprochement : dans la perspective d’Eckhart, si l’homme ressent l’appel de la Voie, c’est parce que « l’abîme sans fond de l’âme » est de même nature que « l’abîme sans fond de la Déité ». Pour le dire autrement, il faut que « le fond de l’âme » soit déjà Cela pour que l’appel de la Voie résonne en l’homme. A ses yeux, cela suppose non seulement une « ressemblance » de nature mais une réelle unité de nature entre « le fond de l’âme » et la Déité. Si nous sommes attirés par cet abîme, par ce « Dieu au-delà de Dieu », c’est qu’il existe en nous un « fond de l’âme », un « moi au-delà du moi » qui soit de la nature de cet abîme. A l’abîme de la Déité répond l’abîme du fond de l’âme. Entre elles, identité suprême, non-dualité.
Le Zen se situe dans la même perspective quand il dit qu’on ne chercherait pas bouddha si on ne l’était pas déjà et que « seul bouddha connaît bouddha » ( « yui butsu yo butsu ») : l’esprit de bouddha n’est pas appréhendable par une instance extérieure à l’esprit de bouddha, fût-elle la pointe la plus fine de l’intellect humain. Dans le Zen, la connaissance de l’ultime ne relève jamais d’une connaissance basée sur la dualité sujet/objet mais sur une identité de nature entre ce que l’on est et ce que l’on connaît. C’est d’ailleurs pourquoi les maîtres de cette école clament haut et fort que la seule érudition et le seul savoir discursif ne peuvent conduire à la réalisation spirituelle.
S’agissant de la démarche proposée par maître Eckhart pour réaliser « ce fond de l’âme », elle repose sur l’accent mis sur « le dedans de soi ». Réaliser la Déité en la cherchant au-dehors est impossible. Pour lui, plonger dans l’abîme sans fond de la Déité et s’immerger dans le fond sans nom de notre âme sont un seul et même processus : seul celui qui connaît la Déité se connaît lui-même et seul celui qui se connaît lui-même connait la Déité. Il est presque inutile de préciser, tellement cela paraît évident, que c’est ce même type d’approche que préconise le Zen qui ne manque pas d’insister sur le fait qu’« il faut tourner son regard vers l’intérieur » et qu’il n’est d’autre chemin que celui de la connaissance de soi pour réaliser bouddha ( il ne s’agit bien sûr pas ici de la connaissance psychologique de soi, même si celle-ci n’est pas par principe exclue de la démarche).
Enfin, comme le fait le Zen, maître Eckhart affirme la nécessité d’un « détachement », dont il fait « la première des vertus » et dont il dit que « le cœur détaché ne désire rien et n’a rien non plus dont il voudrait être libéré ». Il est réceptivité ouverte et détendue à l’instant présent, quoique nous apporte celui-ci, sans s’agripper à rien et sans rien refuser non plus, offrant ainsi une « percée » en direction du « fond de l’âme ». Lorsque, à l’extrême de ce détachement, l’âme s’est complètement anéantie en Dieu, alors elle réalise sa véritable nature qui est Dieu, dit en substance maître Eckhart. A ces propos font directement écho ceux de maître Dôgen soulignant qu’« étudier la Voie du Bouddha, c’est s’étudier soi-même ; s’étudier soi-même, c’est s’oublier soi-même ; s’oublier soi-même, c’est être certifié par toutes les existences ». C’est to datsu : en se dépouillant (datsu) transparaît (to) le visage originel.

Il est certes toujours délicat de comparer les écrits de représentants de voies spirituelles différentes n’appartenant pas au même espace culturel, recourant à des pratiques parfois très différentes et s’appuyant sur des champs sémantiques spécifiques. Toutefois, il est des cas où, au-delà de ces différences, on sent à l’œuvre une même inspiration spirituelle et une exigence sans complaisance tout entière centrée sur l’ultime et sa réalisation. C’est ce qu’on peut constater entre le grand théologien rhénan et les grands maîtres de l’école zen. Les parentés existant entre eux sont profondes et, de surcroit, portent toutes sur des points essentiels, qu’il s’agisse de la conception de l’absolu sans forme, de la perspective de l’identité suprême entre « les deux abîmes » ou encore de la démarche directe et abrupte conduisant à la réalisation de notre véritable nature.

Gérard Chinrei Pilet (Mars 2019)




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