Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
 


 
Visages de la soif

« Voici la noble vérité de l’origine de la souffrance : c’est la soif, liée à l’avidité et à la convoitise, la soif qui produit les renaissances et qui trouve ici et là de nouveaux terrains d’application. Voici la noble vérité de l’extinction de la souffrance : c’est l’extinction de cette soif, l’abandonner, s’en libérer et s’en détacher »
Ces paroles du Bouddha extraites du Sermon sur les Quatre Nobles Vérités attestent de l’importance qu’il accorde à la soif puisqu’il en fait la cause directe de dukkha et de son extinction le remède à dukkha.
En approfondir le sens et la portée est donc primordial pour nous qui pratiquons la Voie qu’il préconise.

Le terme de soif (tanha en pali, trishna en sanskrit ) désigne le désir ardent, « brûlant » (le Bouddha le compare à une fournaise), compulsif, obsédant et accompagné d’un puissant attachement. Il se rapproche de ce qu’on appelle de nos jours l’addiction. Il ne s’agit donc pas d’un banal désir que sa satisfaction fait disparaître mais d’un processus obsédant qui entame durablement la liberté et ne laisse guère de répit.
Pour aller plus loin dans son examen, il est utile de se pencher sur ce que le Bouddha appelle ses « terrains d’application ». Ceux-ci sont multiples mais quelques-uns dominent les autres par leur importance. C’est le cas de « la soif d’avoir ». Le Bouddha lui-même en reconnaît la primauté puisqu’il relie directement la soif à l’avidité et à la convoitise, toutes les deux étroitement liées au désir d’avoir
Poursuivant son analyse, c’est l’ego que le Bouddha cible comme cause ultime de cet ensemble soif/avidité/convoitise. Pourquoi ? C’est que l’ego se construit en délimitant arbitrairement un périmètre restreint au sein d’un tout illimité, semblable à une vague qui déciderait arbitrairement qu’elle n’a rien à voir avec l’océan. Mais, ce faisant, l’ego est bientôt pris à son propre piège : il se sent incomplet, en souffre et éprouve le besoin de se rassurer et confirmer son existence en possédant ce qu’il perçoit (illusoirement) comme extérieur à lui. Et c’est ainsi qu’apparaissent la soif, l’avidité, la convoitise et avec elles les tourments (dukkha) de toutes sortes : frustration de ne pas pouvoir avoir ce qui est désiré, peur de perdre ce qui est possédé, colère ou haine de s’être fait déposséder, jalousie au spectacle de ce que les autres ont, contrainte intérieure puissante d’agir pour obtenir ou conserver l’objet du désir, et ce indéfiniment.
Notre société de consommation et son redoutable outil de manipulation qu’est la publicité ont développé chez beaucoup une soif d’acheter, c’est-à-dire d’avoir, marquée du caractère compulsif propre à la soif : acheter ne répond plus alors au besoin objectif de subvenir à ses besoins vitaux mais relève d’une addiction aux « emplettes » : acheter pour acheter, pour combler, croit-on illusoirement, une sorte de vide intérieur que l’achat ne fait au contraire que creuser un peu plus. La soif du pouvoir relève du même schéma : les dictateurs qui ne reculent devant aucun moyen pour se maintenir à leur poste, même à un âge avancé, en sont la parfaite caricature. La soif de reconnaissance aussi : quand bien même il serait adulé par toute une population, celui qui en est la victime se sent encore incompris ou mal aimé. Dans tous les cas, c’est un puits sans fond : plus on satisfait cette soif aux multiples visages et plus, inextinguible, elle s’accroit.

Loin de ne s’appliquer qu’aux objets matériels ou aux sphères du pouvoir, cette soif d’avoir s’infiltre aussi dans le domaine affectif où les adjectifs connotant la possession sont légion, preuve s’il en était besoin que l’amour ordinaire est moins le besoin de s’unir à l’autre que d’unir l’autre à soi. Quand, chez quelqu’un, la relation amoureuse est sous l’emprise de la soif d’avoir, il se produit souvent chez lui un désintérêt soudain envers le partenaire une fois celui-ci « conquis ». Les « séducteurs » répondent souvent à ce profil. D’amour véritable il ne peut bien sûr pas être question dans ces cas-là.
Enfin, et ce n’est pas la moindre de ses manifestations, cette soif d’avoir se retrouve jusque dans la construction même de l’ego, laquelle s’appuie sur l’appropriation des cinq agrégats (le corps, les sensations, les perceptions, les volitions, la conscience mentale) constitutifs de l’individualité. C’est bien pourquoi, immédiatement après les avoir énumérés, le Bouddha ajoute à leur sujet : « ceci n’est pas moi, ceci n’est pas mien, ceci n’est ni moi ni mien ». Cesser de considérer les agrégats comme moi ou mien, telle est la clé pour se libérer de l’ego et de la soif dont il est la source. En faisant des agrégats son bien, son avoir, l’ego, qui s’est construit en s’identifiant à eux, ne fait que conforter son existence. A l’inverse, quand les agrégats sont perçus comme n’appartenant à personne, sinon à l’ordre cosmique dont ils sont une manifestation particulière, l’illusion de la séparation se dissout et avec elle le sens de l’ego et tous les tourments qui en découlent. Zazen, avec sa pratique du « ni saisie ni rejet », est par excellence la mise en œuvre de ce retour au point zéro de l’avoir.

Le Bouddha ne se sentait le propriétaire de rien, et surtout pas des cinq agrégats constitutifs de son individualité et c’est pourquoi il en avait fini avec la soif et était « le bienheureux ». Tous les Eveillés sont ainsi, et c’est pourquoi ils sont éveillés. Parodiant le célèbre « to be or not to be, that is the question » de Shakespeare, on peut dire : « avoir ou être, telle est la question ». Plus grande est la soif d’avoir, plus profond est le manque d’être. A l’inverse, plus ténue est la soif d’avoir, plus profonde est la plénitude d’être. Le dépouillement appelle la plénitude alors que l’appropriation, et en premier lieu celle des agrégats, appelle la soif.

Gérard Chinrei Pilet (Novembre 2018)




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