Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
 


 
Ni appui ni point de fixation

« A chaque instant, nous naissons et nous mourons ». Le Bouddha ne dit pas cela seulement pour énoncer une vérité dont bien peu ont conscience mais pour que, la mettant en pratique et la rendant vivante en nous, elle nous conduise à la Libération.
Le pouvoir d’émancipation d’une telle parole est en effet immense, comme peut l’être le pouvoir des paroles sorties de la bouche des grands éveillés. Qu’on y réfléchisse : le « je » qui franchit la poutre d’un dojo ne la franchira jamais plus. A sa sortie du dojo, il sera mort depuis longtemps. Le « je » qui énonce : « j’ai bien dormi cette nuit » n’existe déjà plus à la chute de son énonciation. Quand « je » rencontre quelqu’un, le « je » qui rencontre n’est jamais le même, et la personne rencontrée non plus, même si elle fait partie des proches que je vois quotidiennement. A chaque instant, nous devrions dire mentalement adieu à celui ou celle que nous venons de rencontrer et la personne qui nous a rencontré devrait faire de même. Quand nous rencontrons quelqu’un que nous n’avons pas vu depuis des années, il nous arrive de dire : « ce n’est plus le même » mais, en fait, si nous avions une perception à la hauteur de la réalité pleine et entière de l’impermanence, c’est à chaque instant que nous ferions ce constat. En fait, je ne peux pas prononcer le mot « je » sans que le sujet de cette énonciation n’ait cessé d’exister l’instant suivant. Aucune permanence, si ténue soit-elle ; aucune identité fixe, si éphémère soit-elle (ces vérités ultimes si précieuses à l’homme de la Voie pour approfondir sa démarche étant toutefois inapplicables à l’échelle d’une vie en société, le Bouddha a pris soin de les distinguer des « vérités d’apparence » ou « vérités conventionnelles »).
Mais, reprenant l’exemple du dojo, il y a aussi que la poutre que l’on franchit en entrant n’existera plus à notre sortie du dojo, ni le tatami, ni l’autel, ni le sol qui les soutient. Tout cela sera autre qu’il n’était l’instant d’avant. « On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve », disait Héraclite. Le fleuve lui aussi change d’instant en instant. On ne peut d’ailleurs même pas dire qu’il change car il faudrait pour cela qu’existe en lui quelque chose de permanent qui serve d’appui à son changement. Or, il n’y a rien de tel. On ne peut donc pas dire qu’il change mais plutôt qu’il est changement. Ce qui vaut pour le fleuve vaut pour tous les phénomènes : tout change mais rien ne change car n’existe aucun support fixe au changement. On pense ici aux paroles du sixième patriarche : « fondamentalement, il n’y a rien ».
Arrivé au sommet du mât de l’examen de ces paroles de Bouddha et d’Enô, il reste à « faire ce pas supplémentaire » dont parle maître Dôgen, à s’ouvrir au vide béant en acceptant pleinement d’être sans appui. C’est ce pas supplémentaire en direction de ce qui n’a ni sol, ni plafond, ni mur, ni centre ni circonférence, c’est ce pas là qui déchire le voile, ouvrant à un immense soulagement, comme un étau qui se desserre, comme un poids dont on se déleste, comme une pesanteur dont on se délivre. L’extrême du rien appelle la plénitude.
On se crée tout un monde qui n’existe pas vraiment et on « s’emberlificote » dans ce monde illusoire comme une araignée dans la toile qu’elle a elle-même façonnée.
Pour déconstruire ce monde fantasmagorique créé par nous-même, il n’est rien de tel que de lire, relire et méditer le Sûtra du diamant. En s’appuyant sur le langage, Bouddha y déjoue le piège inhérent au langage de donner un nom, fixe par sa nature de nom, à une réalité qui n’est que changement, nous évitant ainsi de devenir prisonniers de représentations erronées et du monde illusoire qu’elles façonnent.
Dans ce sûtra, véritable diamant qui tranche les illusions, le Bouddha dit à Subhûti : « ô Subhûti, jamais ne me vint l’idée d’un moi réel, ni l’idée d’un être animé, d’une vie ou d’un individu qui fussent réels. Par conséquent, Subhûti, le bodhisattva, affranchi de tous les concepts, devrait cultiver la pensée de l’Eveil authentique et parfait. Sans se fixer sur les formes, il cultivera cet esprit d’Eveil ; sans se fixer sur les sons, les odeurs, les saveurs ou les tangibles, il cultivera cet esprit d’Eveil ; sans se fixer sur les phénomènes mentaux, il cultivera cet esprit d’Eveil. Pourquoi ? Parce que tout ce qui est un point de fixation n’est pas, en fait, un point de fixation. »
Le Sûtra de la Grande Sagesse ne dit pas autre chose. Le bodhisattva Kanjizai a l’autorité pour l’enseigner car il s’est affranchi du piège consistant à prêter une substance aux phénomènes (shiki), lesquels en sont tous totalement dépourvus (ku). C’est pourquoi il est le bodhisattva de la vraie liberté (jizai) et sait éclairer pour nous le chemin qui y conduit.

Gérard Chinrei Pilet (Octobre 2018)




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