Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
 


 
Sanpai

Sanpai, c’est se prosterner (pai) trois fois (san). Cette pratique est essentielle sur la Voie du Bouddha. Non seulement elle clôt le matin la cérémonie qui suit la méditation assise (zazen) mais on la trouve à l’œuvre lors de l’ordination de moine et de nonne où maître et disciple font sanpai face à face ou aussi à tel ou tel autre moment improvisé, comme celui où Dôgen va se prosterner devant son maître après avoir eu une expérience d’éveil décisive. Dans le corps en sanpai, le front, les avant-bras, les genoux et les pieds touchent le sol ainsi que les paumes des mains qui, ouvertes et tournées vers le ciel, se soulèvent légèrement à la fin de chaque prosternation.
Cette posture, si noble soit-elle, ne suffit pas ; l’état d’esprit doit se mettre à son diapason à travers une disposition intérieure de total lâcher-prise et d’offrande de tout ce qui est en nous, le bon comme le mauvais, les nobles pensées et les sentiments les plus louables tout autant que les colères, la cupidité, l’orgueil et la jalousie. En sanpai, tout doit être déposé aux pieds du Bouddha, c’est-à-dire à ce qui, en l’humain que nous sommes, transcende l’humain que nous sommes. C’est, comme le dit maître Deshimaru, « le petit ego qui s’efface devant true ego », le véritable Soi infini et inconditionné. Il s’agit de se donner sans aucune réserve, de ne rien garder par devers soi, fût-ce le plus minuscule espace intérieur que l’ego pourrait revendiquer comme son bien propre, comme sa part inaliénable.
Le vide laissé par ce don total de soi en sanpai est immédiatement rempli par la présence /plénitude de la conscience revenue à sa vastitude originelle et ce, par le seul pouvoir de ce vide. C’est ce que maître Dôgen appelle tô datsu : par le dépouillement (datsu) du moi et du mien transparaît () le visage originel. Cela est aussi magnifiquement symbolisé par le fait que, dans les paumes des mains tournées vers le ciel et légèrement élevées, Bouddha vient déposer ses pieds : l’Absolu se rend présent à la conscience de qui s’est intérieurement dépouillé. C’est aussi ce à quoi fait référence le Bouddha dans cette exhortation à ses disciples : « vide la barque, ô moine. Vidée, elle voguera légère vers l’autre rive ». Sans s’être totalement dépouillé de toute trace d’égoïté, l’autre rive reste à jamais hors de portée, quelles que soient les stratagèmes qu’on peut mettre en œuvre pour l’atteindre. Cette indissociable complémentarité du vide et de la plénitude est le cœur même de sanpai, elle est aussi le cœur même de zazen et ce cœur c’est shin jin datsu raku (corps et mental abandonnés). En ce sens, on peut dire que zazen est présent en sanpai, et sanpai en zazen. Ce sont les deux faces de la même réalité spirituelle.
Maître Deshimaru dit très justement que « dans la civilisation moderne, l’homme a oublié sanpai ». Il en a non seulement oublié la pratique mais aussi l’esprit. Loin de faire allégeance à l’ordre cosmique et de se reconnecter ainsi à la plénitude intérieure du « true ego », il s’enivre de la très relative puissance que lui octroient ses avancées technologiques et prétend mettre ainsi l’ordre du monde à ses pieds. Au lieu de cela, c’est plutôt l’ordre cosmique qui le rappelle à l’ordre en lui montrant de multiples façons que le chemin du prométhéisme emprunté par « l’homme désireux de se faire l’égal des dieux » n’est pas le bon, qu’il est parsemé d’embûches et de dangers en tous genres pour lui-même et pour l’environnement naturel dans lequel il évolue.
Encore faut-il qu’il accepte d’entendre le message avant qu’il ne soit trop tard.

Avec tous mes vœux de belle année 2023 et de bonne pratique

Gérard Chinrei Pilet

(Janvier 2023)




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