Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
 


 
L’autre rive

A un disciple qui lui demande pourquoi, certains jours, des idées relatives à l’avidité, à l’aversion (le ressentiment, la haine, la colère) ou à l’illusion envahissent totalement son esprit et s’y incrustent, le Bouddha répond que le facteur à l’origine de cela est son attachement aux plaisirs des sens. Du fait de cet attachement, ajoute-t-il, « n’est pas atteint par lui le stade de l’enchantement et de la joie en dehors des plaisirs sensuels ». Quand ce stade est atteint, poursuit-il, « le disciple voit clairement que les plaisirs sensuels pourvus de séduction, qu’ils soient liés à la vue, à l’audition, aux odeurs, aux saveurs ou au toucher, donnent en fait peu de satisfaction et beaucoup de souffrances, de frustrations et de désavantages ».
Avec cette vision juste, « le disciple ne peut plus être séduit par les plaisirs sensuels » et son esprit plus être colonisé par des idées relatives à l’avidité, à l’aversion ou à l’illusion. Il atteint dès lors une stabilité mentale et émotionnelle qui dissout « le monceau de souffrances » habituel et donne accès aux états de conscience supérieurs caractérisés par la paix, la sérénité, l’équanimité et la joie sans objet.
De cette analyse minutieuse et approfondie du Bouddha, il ressort que c’est le non-attachement aux plaisirs sensuels qui permet à la conscience du disciple de basculer du monde de l’illusion et des souffrances qui y sont liées au monde de la joie pure, gage de profond contentement.
Dans l’article précédent (juillet 2022), on avait constaté le même processus à propos des émotions. S’en rendre libre, ce n’est pas se condamner à une vie morne et desséchée comme le croient beaucoup de gens, c’est au contraire s’ouvrir au monde d’une affectivité non dominée par l’ego où la bienveillance, le sentiment d’unité avec toutes existences et la compassion déployée à sa dimension universelle peuvent s’épanouir. L’actualisation de telles vertus, loin d’affadir la vie, lui donne au contraire toute sa saveur et la porte à sa plus haute expression.
Ce basculement du monde des fonctionnements égotiques au monde les dépassant « par le haut » grâce à l’accès à un niveau de conscience supérieur, c’est ce que le Bouddha appelle « atteindre l’autre rive ». Cette « autre rive », chacun la porte en soi et chaque zazen, pratiqué comme dépouillement du corps et du mental (shin jin datsu raku), permet d’en actualiser la présence.

Gérard Chinrei Pilet

(Septembre 2022)




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