Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
 


 
Étude de soi et oubli de soi

A la question « qu’est-ce que le Zen ? », une des réponses les plus pertinentes qu’on puisse apporter est de citer ces quelques mots de maître Dôgen :
      Étudier la voie du Bouddha, c’est s’étudier soi-même
      S’étudier soi-même, c’est s’oublier soi-même
      S’oublier soi-même, s’est être certifié par toutes les existences.


Étudier la voie du Bouddha, c’est s’étudier soi-même car le bouddha (la chose réelle) étant en chacun, il n’est d’autre chemin pour en faire l’expérience que de s’étudier soi-même. En effet, si nous ne réalisons pas le bouddha présent en nous-même nous ne pourrons non plus le voir chez les autres ou dans la nature car notre vision d’eux sera teintée de l’illusion du moi et du mien. Sans avoir réalisé le bouddha en soi, le voir en toutes les existences est impossible. C’est ce qu’exprime l’adage zen bien connu : « si vous rencontrez le bouddha, tuez-le. ». Tuez-le, c’est-à-dire finissez-en avec l’illusion de pouvoir le voir à l’extérieur avant de l’avoir réalisé en vous. D’autre part, si vous l’avez réalisé, vous ne le rencontrerez pas, car toute rencontre suppose la dualité moi/autre que moi et celle-ci aura disparu.
Cette illusion du moi et du mien qui fausse notre regard se construit à partir de l’identification aux cinq agrégats : le corps, les sensations, les perceptions, les volitions et l’activité mentale. S’oublier soi-même consiste précisément à « oublier » ces identifications, c’est-à-dire à s’en rendre libre. Il faut les oublier car elles contredisent la réalité ; elles procèdent, comme le dit le Bouddha, d’une « vision fausse ». Qui par exemple peut, sans tomber dans l’erreur, prétendre que le corps est « moi » ou « mien ». Si tel était le cas, je pourrais en faire ce que je veux et c’est loin d’être le cas : je suis soumis à ses besoins, à ses rythmes, à ses capacités limitées, à ses maladies, à son déclin, à sa finitude. Il en va de même des sensations, des émotions, des pensées : elles vont et viennent à leur gré, disparaissent en dépit de mon désir qu’elles se prolongent ou se dissipent. « Oublier » ces représentations de soi erronées consiste à s’en dépouiller, comme le signifie le shin jin datsu raku de maître Dôgen adressé à son maître Nyojô suite à son expérience d’Éveil dans le dojo. A quoi Nyojô lui répond datsu raku shin jin : dépouillez-vous aussi de l’idée que vous vous êtes dépouillé. Tel est l’oubli total de soi : ne rester sur rien, pas même sur l’idée qu’on ne reste sur rien. Ne rien s’approprier, ne garder aucun support, pas même l’idée de n’avoir aucun support.
Seul ce total dépouillement ramène celui qui le réalise à la plénitude du véritable soi-même infini et inconditionné. C’est ainsi qu’on est certifié par toutes les existences, c’est-à-dire qu’on retrouve notre unité intrinsèque avec elles. Seul celui qui réalise bouddha présent en lui voit toutes les existences comme bouddha. D’où l’exclamation du Bouddha Shakyamuni au matin de son Éveil : « toutes les existences s’éveillent en même temps que moi ». Toutes les existences certifient l’Éveil du Bouddha car seul un éveillé peut voir la nature éveillée de toutes les existences. Telle est ce que maître Dôgen appelle la pratique des éveillés qui, dit-il, « se pratique ensemble avec la grande terre tout entière et avec toutes les existences. Tant qu’elle n’est pas tout en tous, elle n’est pas encore la pratique des éveillés. S’il en est ainsi, depuis l’apparition de l’esprit d’éveil jusqu’à la réalisation de l’éveil c’est toujours avec la grande terre tout entière et avec les existences que nous pratiquons la Voie et réalisons l’éveil. »

Gérard Chinrei Pilet (Septembre 2021)




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