Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
 


 
Vérité ultime et idéologies

Commentant un extrait du Gakudoyojin-shu (Recueil sur le soin à prendre à l’étude de la Voie) de maître Dôgen, maître Deshimaru - dont nous commémorons le trente-neuvième anniversaire du décès ces jours-ci – disait : « suivre l’ordre cosmique, être empli de la conscience cosmique infinie, c’est comprendre sa véritable nature, c’est trouver l’essence universelle absolue. En faisant zazen, nous ne regardons plus par la fenêtre étroite de notre conscience personnelle, mentale et limitée. Nous voyons le monde tel que le voit Dieu ou Bouddha, nous voyons le monde à travers la conscience cosmique, à travers la conscience infinie. Vu à travers la conscience personnelle, le monde est infiniment rétréci. Les « ismes » s’élèvent et suscitent les polémiques et les guerres. Les idéologies étroites opposent les hommes, les embrigadent, les rendent mesquins. La totalité est masquée, la conscience cosmique oubliée. Les soi-disant « vérités » s’affrontent et font place à d’autres soi-disant « vérités ». Mais la vérité ultime est unique et immuable. L’unique, la vraie, la suprême vérité est la seule dont les hommes devraient se soucier. Mais ils n’y pensent même pas. Par zazen, on plonge dans la conscience hishiryo, on peut voir le monde dans sa totalité, dans son authenticité, dans son infinitude. La conscience hishiryo elle-même est l’infini. C’est par shin jin datsu raku (corps et mental abandonnés) qu’on peut la réaliser ».
Si cet enseignement limpide ne nécessite en soi aucun commentaire, quelques explications relatives à « la vérité ultime, la vérité unique et immuable » ne seront toutefois pas superflues.
En effet, pour bien la comprendre, il faut se souvenir que, si en Occident la vérité se définit comme l’accord de la pensée avec la réalité et non comme la réalité même, en Orient et en Extrême-Orient, vérité et réalité ne font qu’un. Ainsi, pour le Bouddha, les phénomènes (shiki en japonais) étant sans cesse changeants et interdépendants, ne sont qu’à demi-réels et, partant, qu’à demi-vrais, au contraire de la réalité ultime qui, étant immuable et inconditionnée, est aussi par là même « la vérité unique et immuable ». Elle est ce sur quoi toute chose repose, mais qui n’a d’autre point d’ancrage qu’elle-même. Cette base est la réalité sans nom et sans forme de laquelle toute chose apparaît et dans laquelle elle disparaît ; elle est le centre immuable de la danse des phénomènes. Sa réalisation est ce qui peut donner une assise stable aux individus et à une civilisation. C’est pourquoi maître Deshimaru dit de « la vérité unique et immuable » qu’elle est « l’unique, la vraie, la suprême vérité dont les hommes devraient se soucier » et déplore « qu’ils n’y pensent même pas ». Faute de réaliser cette vérité-réalité ultime, les individus tout comme les civilisations se laissent emporter par le tourbillon des phénomènes, tel un bateau sans gouvernail sur l’océan, et se laissent séduire par de multiples idéologies qui les précipitent dans les guerres et le chaos qu’elles engendrent. La seconde guerre mondiale, fruit d’une idéologie politique destructrice, est à cet égard un exemple particulièrement parlant. Quant au tourbillon des phénomènes, il n’a jamais été aussi rapide et tumultueux qu’il ne l’est depuis une cinquantaine d’années, avec pour conséquences une agitation frénétique présente dans les sociétés dites « avancées » et un processus toujours croissant d’accélération du temps, sous l’effet conjugué d’une accélération des innovations technologiques, d’une accélération du changement social ( styles de vie, structures familiales en quasi constante mutation ) et d’une accélération du rythme de vie génératrice de stress et d’une « course après le temps ».
Ce n’est pas tant de retour au passé (retour d’ailleurs impossible, le temps ne rétropédalant jamais) que de retour à « la vérité/réalité unique et immuable » dont notre civilisation a urgemment besoin. Posé il y a cinquante ans, le diagnostic de maître Deshimaru reste plus que jamais d’une brûlante actualité.


Gérard Chinrei Pilet (Mai 2021)




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