Association Kan Jizai

"Etudier la Voie, c'est s'étudier soi-même
S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même
S'oublier soi-même, c'est être en unité avec toutes les existences"
Maître Dôgen
 


 
Le grand message du Bouddha

On entend souvent qualifier de « grand renoncement » le départ du Bouddha du palais royal où il vivait depuis sa naissance. Cette façon d’interpréter son départ peut laisser supposer qu’il s’est fait intérieurement violence pour s’arracher au luxe du palais, à l’honneur d’accéder bientôt au trône royal qui lui était promis et à l’affection de ses proches, laissant ainsi entendre qu’il était encore intérieurement attaché à tout cela et que seul un effort important sur lui-même lui permit d’en surmonter l’attrait.
Voir les choses ainsi ne serait pas conforme à la réalité car, détaché intérieurement de ces mondanités, le futur Bouddha l’était depuis sa rencontre avec un malade, un vieillard et un cadavre qui a opéré en lui un soudain et radical retournement de conscience au point, dit le vinayapitaka qui en fait le récit, que « du plus profond de lui-même naquirent le dégoût (pour l’optique mondaine de l’existence) et le désir de tout quitter ». Le Bouddha ne quitte donc pas le palais la mort dans l’âme, en regrettant tout ce qu’il laisse derrière lui ; il quitte son palais parce que, suite au « virage à cent quatre-vingt degrés » qui s’est produit en lui au spectacle des visages de l’impermanence, ce que le palais représente comme genre de vie n’a plus aucun attrait ni non plus aucun sens pour lui. En réalité, si on entend par quitter se séparer de quelque chose qui nous habite encore intérieurement, on peut dire que le Bouddha ne quitte rien mais que les attachements qui nourrissaient de charme et de sens sa vie au palais l’ont quitté.
Ce que cet épisode nous enseigne et qu’il est fondamental pour nous de bien comprendre, c’est que, ce qui à un regard étranger aux choses de la Voie semble être un renoncement à des choses extérieures ( possessions matérielles, attrait pour la gloire, la fortune, le pouvoir ou les conquêtes amoureuses ), n’en est en fait pas un car sa source se situe toujours en amont, dans un revirement intérieur qui en changeant profondément le regard porté sur soi et sur la vie, a dissipé l’intérêt que les choses ci-dessus nommées pouvaient présenter.
Avant sa rencontre décisive avec les différentes facettes de l’impermanence, Gotama s’identifiait à son corps ; après elle cette représentation de soi s’effondre et surgit la grande question du « qui suis-je ? » ainsi que l’intuition qu’existe un arrière-plan du paraître de son existence phénoménale. Et c’est désormais à l’approfondissement de celles-ci et à rien d’autre qu’il désire se consacrer. Le reste n’a plus de sens pour lui. C’est le sens du message qu’il demande à son écuyer de transmettre à ses parents : « dis-leur que je les quitte à présent pour étudier la Voie de la délivrance, que je reviendrai mais pas avant d’avoir tari la source de la naissance, de la vieillesse, de la maladie et de la mort ».
C’est sur ce point que l’enseignement qu’il prodiguera dès après son Eveil met l’accent. On peut dire que ce sera son grand message. Ainsi, par exemple, quand, après avoir énoncé la liste des cinq agrégats constitutifs de l’individualité, il prévient : « tout ceci n’est pas moi, tout ceci n’est pas mien, tout ceci n’est pas le soi ». Ce soi, à la réalisation duquel il nous enjoint de nous consacrer, n’est pas de l’ordre « du moi et du mien », il est ce que maître Dôgen appellera Jiko, le Soi universel, et maître Deshimaru « true ego ».
En somme, si on veut parler de renoncement, ce n’est pas tant dans ses manifestations extérieures qu’il faut le situer que dans ce lâcher-prise d’avec l’esprit du moi et du mien que maître Dôgen résumera par l’expression shin jin datsu raku (« corps et mental abandonnés ») et qui constitue le cœur même de zazen. Si ses manifestations ne s’accompagnent pas d’un tel lâcher-prise intérieur, le renoncement n’est alors qu’une apparence de renoncement, comme l’exprime le proverbe bien connu selon lequel « l’habit ne fait pas le moine », même si, à un certain niveau, il y contribue en lui donnant une expression sensible de nature à incliner l’esprit au dépouillement.

Avec tous mes vœux de bonne année 2021 et de pratique épanouie.


Gérard Chinrei Pilet (Janvier 2021)




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